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Diplomatie et glasnost

Ce que l’on appelle « glasnost » me permet d’entendre aujourd’hui publiquement des voix soviétiques que je n’ai entendues, pendant quarante-cinq ans, que dans l’ombre et au prix de...

Diplomatie et glasnost

Published on: 16/01/2021

Ce que l’on appelle « glasnost » me permet d’entendre aujourd’hui publiquement des voix soviétiques que je n’ai entendues, pendant quarante-cinq ans, que dans l’ombre et au prix de grands risques pour les interlocuteurs. Il ne faut pas nier l’importance ni l’intérêt de ce qui se passe. Nous devons éviter les scléroses de l’imagination et la crispation sur des attitudes passées qui étaient justes mais qui ont peut-être perdu une partie de leur justification. Il fallait voir clair autrefois ; il faut continuer à voir clair si le paysage change. Comment, par exemple, ne pas enregistrer avec satisfaction la mise à nu de celles des monstruosités du stalinisme que Khrouchtchev lui-même laissait dans l’ombre ? Certes il y a des limites à la diffusion de la vérité rendue publique et celle-ci n’est pas, jusqu’ici du moins, proclamée par le Pouvoir lui-même comme en 1956 et 1961. Mais ce qui est dit sur les pactes germano-soviétiques, la publication d’œuvres comme celles de Soljénitsyne et de Grossman sont des faits objectifs. Comment ne pas tenir compte aussi du fait qu’un bon tiers des articles publiés dans la Seule Issue (Inogo ne dano), montre qu’ont survécu au totalitarisme en U.R.S.S. des personnes qui n’ont pas laissé s’éteindre en elles la flamme de la culture et des valeurs qui nous sont communes ? Nous appartenons au même univers culturel, humain : nous sommes de la même race spirituelle. Ces survivants sont notre espérance. Je ne refuse donc pas d’apprécier à leur valeur les bouleversements auxquels nous assistons. Ils sont difficiles à interpréter : on peut se tromper par excès de méfiance comme par défaut de vigilance.
Dans le bruit et la fureur de certaines publications, sous l’avalanche des mots et
des images dont nous sommes abreuvés, nous avons parfois quelque peine à nous y reconnaître, à nous y retrouver. Je vous avouerai qu’il m’arrive de penser que le meilleur soviétologue aujourd’hui serait souvent Saltykov-Ščedrin. Je pense aussi à Anatole Leroy-Beaulieu qui, à la fin du XIXe siècle, soulignait que sous les tsars réformateurs une « glasnost » imposante régnait aussi dans toute la Russie. Mais il s’inquiétait de l’abondance même de ce discours permanent et, pour préciser sa réaction intime d’observateur abasourdi, il citait simplement ce vers du poète ukrainien Ševčenko :
“De l’Oural au Pruth, on se
taisait dans toutes les langues”.
Nora Buhks dans le livre remarquable qu’elle vient de publier aux Presses de l’université de Paris-Sorbonne, relève la phrase suivante dans les Nouvelles de Moscou du 17 janvier 1988 : Est-il utile de regarder dans le miroir de l’opinion publique ? Oui, quand il est tenu par des professionnels. « Un miroir qui se promène sur une grande route », disait Stendhal pour expliquer la genèse de son œuvre. Mais, par cette formule équivoque, il ne prétendait définir que l’art du roman, autrement dit une description du réel par images nécessairement tronquées et sélectives. Je ne pense pas que les Nouvelles de Moscou aient compris qu’elles nous donnaient la définition du roman de la glasnost. Il est difficile de se défaire des habitudes invétérées de l’autoritarisme. Ces difficultés vont faire l’objet de notre colloque qui rassemble des experts dont je connais le savoir et l’objectivité. Je ne chercherai pas à entrer dans leur domaine propre. Mais je pense que j’ai quelque chose à vous apporter dans le mien : celui de la politique étrangère. Car une des nombreuses facettes de la glasnost concerne la conduite des relations internationales. Mes commentaires seront maintenus dans l’espace étroit de cette face-là que je crois importante, et même très importante. Mais elle est spécifique, particulière.
Je dois d’abord rappeler quelques circonstances historiques.
En 1945, Churchill, Roosevelt puis Truman, découvrent que l’U.R.S.S. non seulement est différente mais se veut différente. Ils avaient espéré que l’énormité de ses pertes, l’étendue de sa victoire, le souvenir du combat mené en commun, la disposeraient à rechercher, entre hommes libres et de bonne volonté, le progrès, l’action conjointe pour la paix, la démocratie, l’entente entre les États et les peuples. Ils découvrent tout autre chose. L’U.R.S.S. ne considérait pas le monde comme le champ d’une interpénétration mutuelle d’influence, d’une coopération organisant la progressive convergence des systèmes politiques grâce à des rapprochements, des ajustements réciproques, des concessions ménageant des intérêts légitimes évalués
avec modération et raison. Ils constatent que leur partenaire a gardé sa vision individualiste, manichéenne du monde et de l’Histoire selon le tragique et insensé « eux ou nous » de Lénine. Non seulement ils découvrent cette dissymétrie dans les conceptions et les intentions, mais ils sont placés en face d’une autre dissymétrie pratique, concrète des deux types de société : du côté occidental, les démocraties pluralistes sont transparentes, ouvertes à toutes les idées, à toutes les influences, les opinions publiques, la presse, les institutions libres exerçant une critique permanente, vigilante, une pression constante pour la manifestation de la vérité, dénonçant les abus et aussi se prêtant aux manipulations extérieures. En face, c’est l’opacité, le secret, les ténèbres, l’absence d’opinion publique autonome, de liberté et donc de moyens pour l’observateur de s’informer, de contrôler, de vérifier.
Ainsi les Anglais, les Américains, puis tous ceux qui échappent à la domination soviétique, sont obligés de constater que la partie n’est pas égale. Il faut donc, avant de rechercher la coopération, l’ouverture, que la politique extérieure assure la protection, la défense, la préservation de ce que l’on a et surtout de ce que Von est. On se trouve devant un « projet », né d’un mélange de messianisme conquérant et de méfiance viscérale, qui tend à la liquidation de l’autre ou à son absorption. Et ce projet est mis en œuvre par un système impénétrable, n’offrant aucune prise, aucune ouverture sur lui-même et bien décidé à tirer tous les avantages possibles de sa « clôture » et des chances que procure à ses entreprises « l’ouverture », la perméabilité de ses partenaires en qui il ne voit au plus profond de lui-même que des adversaires. N’en déplaise aux historiens révisionnistes de la guerre froide, je peux témoigner que ce tableau correspond bien à ce que nous avons trouvé en face de nous en 1945.
Pour ce qui est de la politique étrangère, est-ce que la glasnost change fondamentalement cette situation, efface la dissymétrie, le déséquilibre ? Assure-telle une transparence réelle, permet-elle en Union soviétique la formation d’une opinion publique éclairée, un débat critique interne ouvert, jouant ce rôle essentiel dont parle Voltaire dans le Siècle de Louis XIV lorsqu’il relève que la paix en Europe est préservée entre les États lorsque ceux-ci correspondent aisément les uns avec les autres parce qu’ils ont des institutions analogues, les mêmes principes de droit public et de politique, disposent des moyens de connaître les desseins de toutes les cours et de donner l’alarme, de garantir les plus faibles contre les plus forts. Il est vrai que Voltaire doit déjà constater que la Russie n’offre pas cette transparence.
« A la Russie près », écrit-il. La glasnost permet-elle aujourd’hui de connaître les intentions, les buts, les moyens, les préparatifs de l’U.R.S.S. ? Les responsables occidentaux peuvent-ils assumer leurs responsabilités en politique étrangère en faisant l’impasse sur la dissymétrie si celle-ci existe toujours ? Dans les relations diplomatiques avec l’U.R.S.S., nous connaissons une première difficulté : ceux qui sont nos interlocuteurs aujourd’hui, ceux qui nous proposent la nouvelle politique produit de la « nouvelle pensée », sont très souvent ceux-là mêmes qui nous proposaient autrefois l’ancienne politique produit de l’ancienne pensée. Et comme ils le font avec la même ardeur pleine de certitude, la même dialectique mais inversée, nous échappons difficilement à un sentiment de trouble et d’inquiétude. En tout cas, les garanties d’une transparence réelle de la politique extérieure soviétique sont loin, parfois très loin, d’être acquises dès maintenant Vous êtes trop bien informés pour que je vous impose tous les exemples que l’on trouve sans peine de cette opacité qui continue. D’ailleurs, le projecteur de la glasnost éclaire bien plus le passé que le présent de la politique extérieure. Il n’éclaire même pas un passé trop proche : nous aurions le plus grand intérêt à connaître le rôle joué par Andropov entre l’écrasement de la révolte hongroise dont il a été le maître d’œuvre à Budapest en 1956, et sa sortie du KGB où il a dirigé après la conférence d’Helsinki l’élimination des dissidents. Il y aurait beaucoup à dire sur l’éclairage de l’invasion de l’Afghanistan au sujet de laquelle nous ignorons toujours qui en a assumé la responsabilité, quelles en étaient les raisons réelles et les justifications aux yeux des responsables soviétiques. Des réponses à ces questions seraient de la plus grande importance pour ceux qui ont aujourd’hui à définir la politique à pratiquer à l’égard de l’U.R.S.S. Que dire des obscurités maintenues touchant là politique allemande (et donc européenne) réelle de Moscou aujourd’hui et qu’il est décevant de devoir constater qu’après tant de ruines et de désastres continuent encore ces jeux d’un autre âge et que s’instaure un chassé-croisé entre Russes, Allemands, Polonais et Français semblable hélas à celui de 1939, quand ce n’est pas à celui de 1912-1914.
Mais il faut dépasser ces analyses pointillistes et aller plus loin. Les preuves abondent qui montrent que la transparence, qui permet certes de voir des chosesjusqu’ici occultées, est en fait sélective toujours, déformante parfois. Sélective : pour l’élaboration et la conduite des relations avec l’U.R.S.S. c’est lourd de conséquences car la tendance générale des dirigeants occidentaux et de leurs opinions publiques est de croire qu’ils voient tout enfin alors qu’ils ne voient qu’en partie. Déformante : dans certains domaines la réalité nous est présentée de telle façon que nous la voyons comme l’on veut qu’elle nous apparaisse et nous ne comprenons pas toujours que la vitre transparente en modifie subtilement les contours. Ici l’inquiétude du diplomate est très vive car, emportés par leur enthousiasme devant les voiles qui se déchirent un peu et les ténèbres un peu moins épaisses, les gouvernements occidentaux se laissent aller à oublier qu’ils ne voient que ce que l’on veut rendre public. Tel est d’ailleurs le vrai sens du mot glasnost que nous avons accepté de traduire par le mot « transparence » sous l’impulsion du premier traducteur intéressé, l’agence Novosti. Même après avoir évacué l’idéologie, les marxistes-léninistes sont restés les maîtres de la dialectique du langage et connaissent depuis plus longtemps et mieux que les publicitaires modernes, les avantages que l’on peut tirer de la manipulation des mots et de l’utilisation de leur signification « subliminale ». La déformation par réfraction cristalline qu’opère la glasnost est d’ailleurs dénoncée par des intellectuels soviétiques qui écrivent que la « transparence » n’est qu’une forme modernisée du « relâchement de la pression » du temps de Brejnev. Il est d’ailleurs bien remarquable que la Résolution sur la glasnost de la XIXe Conférence du Parti contienne au sujet des relations internationales les précisions suivantes : “Au plan international, la transparence rend publiques les prises de position des gouvernements et des peuples, contribuant ainsi à la paix et à la coopération, à l’affirmation des idées de l’édification d’un monde sans armes nucléaires et sans violence, de l’instauration de relations internationales modernes et civilisées. Instrument de la mise en œuvre des principes d’une politique extérieure d’ouverture, elle aide les organisations sociales, les collectivités de travailleurs, les masses laborieuses, les hommes de science et de culture à participer aux contacts internationaux, contribue au développement de la diplomatie populaire, à la solution des problèmes internationaux complexes au niveau interétatique et intergouvernemental ».
On ne saurait mieux dire. Cette extraordinaire énumération définit moins des principes et des concepts qu’elle ne décrit l’instrument ď une politique, instrument qui, en 1990, reste parfaitement adapté aux besoins de la politique extérieure présente de l’U.R.S.S. Il permet en particulier d’utiliser la dissymétrie qui laisse les Soviétiques libres d’agir à l’intérieur de nos sociétés, unilatéralement.

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